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CAROLINE ESCAICH /// INTERVIEW

Connexion au vide.

Avant tout le trait…simple, pur.
Seul dans le vide ou foisonnant pour créer un volume, une sensation de mouvement, il n’y a pas de commencement ni de fin pour ce trait qui voyage et se suspend parfois dans l’immensité du blanc.
L’ouverture du dessin vers le vide, vers l’ailleurs, crée la rencontre de deux espaces : notre espace intérieur et l’extérieur.
L’importance d’un univers dépouillé, la recherche omniprésente de la force du contraste servent une mise en scène du corps humain.
La frontière du « reconnaissable » est mince, comme pour insuffler le doute.
Ces postures insolites, ces mouvements de corps dans le vêtement nous interrogent et gagnent calmement nos perceptions les plus profondes : la vie est là, calme, discrète et étrange.
L’œil innocent s’attarde dans un monde… où les bras et les jambes poussent comme portés par le souffle léger du blanc.
La vie poignante est comme le trait noir sur le papier blanc
. Caroline ESCAICH

Caroline Escaich : L’énergie intraitable.

Les œuvres de Caroline Escaich sont multiformes, de l’abstrait au figuratif, mais toutes révèlent la même intention : celle du surgissement du trait dans son principe actif, vital, prolixe. Le trait dans l’espace n’en finit pas de produire, de se régénérer comme un corps vivant. Il est dans la dynamique constante de son propre renouvellement.

Quelle est la base de ton travail ?
C’est la plus basique qui soit : le trait. C’est lui qui me guide. Un simple trait sur une surface blanche m’émeut. Il vibre dans la force élémentaire de la confrontation du noir et du blanc. J’utilise très peu de couleurs. Pour moi la justesse réside dans le noir et le blanc, seul le rouge peut éventuellement provoquer ce phénomène émotionnel. Le fond ne m’intéresse pas en soi. Le blanc du papier, de la toile c’est en soi l’espace.

Le trait crée donc du trouble dans l’espace vierge…
Oui et c’est un jeu entre équilibre et déséquilibre, une perpétuelle oscillation de l’un à l’autre. Dans l’espace tridimensionnel, c’est idem ; un lieu vierge – une chapelle par exemple – m’attire, j’ai envie que fusent du mur des tas de choses, de matérialiser l’énergie émergeant de l’espace lui-même.

Mais tes traits semblent être une prolongation d’autre chose…
En effet, ce travail est lié à la notion d’infini sous-tendue ; j’aime les compositions qui sortent carrément de la surface de la toile, qu’elles débordent. On imagine qu’il y a une autre force, une autre histoire qui passe au-dessus. L’œuvre n’est que le saisissement d’une bribe d’énergie qui a ses prolongations au-delà du champ circonscrit de la toile.

Ce sont des sortes de nébuleuses sans véritables contours…
Voilà. Que ce soit dans une forme abstraite ou plus concrète, il y a toujours ce même principe. Pour moi, tout est dans l’air, tout peut surgir des espaces dans la « foudroyance » d’un simple trait. Cela émerge du corps mais c’est ressenti de l’intérieur avec l’idée de la contemplation saisissante de cette énergie. Mais ce principe a d’autres prolongations que cette matérialité ; par exemple l’humour est aussi une forme d’énergie ; ma série
« Vous n’avez qu’à bien vous tenir… » en témoigne, j’aime le sursaut provoqué par l’humour pince sans rire.

Et tes troncatures…
Ce ne sont pas des corps morcelés pour moi. Ces mains qui surgissent ne sont pas des mains coupées : elles émergent de l’espace, elles sont le symbole d’une énergie que l’on attraperait. Les corps quant à eux sont mal définis, ils peuvent aussi bien être féminins que masculins, sans âge, d’une consistance plutôt pouponne, ils ont en tout cas une épaisseur. Ils planent dans ce fond spatial et l’on peut imaginer une ficelle invisible qui les soutiendrait dans ce vide, on pourrait tourner autour… tu vois, encore une fois, on se situe dans la bi-dimensionnalité picturale à la limite de mon désir d’entrer dans la tridimensionnalité de la sculpture.

Les prolongations de ces saisissements corporels nous font revenir au trait avec l’émergence de ces touffes indéfinies qui fusent de la chair…
En effet, le corps est lui-même générateur d’abondance : la représentation de poils, de cheveux – ces touffes ne sont jamais clairement définies, elles ne sont que traits - affirme notre statut d’êtres vivants ; ce sont des émergences spontanées liées à l’espèce vivante, sans distinction entre l’homme ou l’animal. C’est le témoignage d’une vitalité du corps à procréer incessamment, c’est pour moi ce qui nous relie à la vie présente. C’est l’idée d’excroissance qui pousserait sur le corps.
Y-a-t-il un lien entre ton amour du trait et ton travail sur la représentation de la main, celle qui trace le trait ?
Dans beaucoup de mes travaux, il y a en effet le motif des mains qui revient et c’est sans doute la main du créateur. C’est un travail qui explore toutes sortes de techniques - du fusain, du crayon, du feutre, de l’encre, du pastel – comme la palette des possibles du créateur… Ce travail sur les mains a évolué : avant ces mains n’avaient pas de réelle identité, elles étaient anonymes, maintenant ce sont incontestablement les miennes. J’ai d’ailleurs toujours été très émue par le travail des mains chez Picasso. Je les trace dans l’idée de répétition sans qu’il y ait superposition et, dans ces compositions, à nouveau, il n’y a ni début, ni fin. Couvrir une surface de mains qui se joindraient, se lieraient indéfiniment...

Peut-on dire de ces mains qui forment une chaîne qu’elles sont l’équivalent macro-
scopique des multitudes de points du trait auquel tu tiens tant ?

Oui, tout est rattaché et l’idée du trait, c’est aussi celle du lien. Ce dont j’ai besoin, c’est traduire l’unité. D’ailleurs, ma série sur les mains s’appelle « Ensemble ». C’est à la fois un ensemble et cela traduit l’idée que l’on est ensemble. C’est un travail déclinable à l’infini qui se tient, s’autogénère lui-même. L’idée, c’est de rassembler, quant à la suite, elle est inconnue : on ne sait pas quand ça va s’arrêter. Selon le même principe, dans certaines toiles, je superpose les plans, comme s’il y en avait un devant l’autre. Je divise la surface de la toile et crée un premier plan. Et puis, je prolonge au crayon certains traits de ce plan dans le second comme si un élément d’un premier espace - une chevelure par exemple - revenait ailleurs, avait une prolongation de son existence dans un autre espace. On peut ainsi imaginer qu’un des plans est aquatique, que la prolongation d’une chevelure trempe dans ce qui pourrait être une vasque. Il n’y a pas de disparition, tout se recycle et se récupère sur un autre plan. Cet aspect cyclique se retrouve d’ailleurs dans la forme de mes compositions. Ainsi, souvent je prends des carrés comme surface primaire mais à l’intérieur tout finalement fini par tourner en rond, même si le rond peut aussi avoir l’envie de sortir de la toile…

Propos recueillis par Flore MARIE

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