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CHRISTOS KALFAS /// INTERVIEW

Christos Kalfas : Tissage d’imaginaire et de matière

Il y a un aspect très narratif dans ton œuvre qui joue beaucoup avec les mots non seulement au cœur même de ta peinture où ils figurent mais aussi dans le titre de l’œuvre qui lui fait écho. C’est très poétique et très imagé : c’est une confrontation entre visuel et métaphore langagière…
Oui, je jongle avec des tas d’histoires : histoires vécues, histoires entendues à la radio, mythes… J’aime le véhicule des mots et lorsque je travaille dans mon atelier, la radio m’accompagne de manière quasi-permanente ou j’ai un livre à côté, que ce soit un roman ou un essai philosophique. Je prends souvent des idées dans cette matière verbale mais pas forcément en synchronie, cela peut être à des moments différés. L’entendu chemine et subit des métamorphoses : ainsi, sur le plan de la représentation, l’humain peut devenir cochon, idéogramme ou même légume… Et toujours cela flotte dans un espace ouvert, sans limites comme si les éléments étaient susceptibles à tout instant de pouvoir s’évader du tableau. Je crée ma propre histoire, mon propre texte avec des prolongements possibles, ceux qu’apporteront notamment les observateurs de mes toiles, avec leur propre imaginaire, leurs propres besoins, leur identité. Mes œuvres ne sont qu’un maillon du besoin imaginaire – besoin d’images - humain, elles ont de la porosité, sont évasives…

On a en effet la sensation que tu te situes entre une mythologie universelle et l’anecdote de la brève de comptoir et que l’écart de ces sources, leur disparité fusionnent dans un univers très personnel, onirique… Il y a de la cohérence d’une œuvre à l’autre, un fil suivi…
Le rêve n’est en effet pas innocent : on ne rêve pas à quelque chose qui ne soit pas raccroché à son identité. Les éléments saisis qui semblent éparpillés, surgis du hasard, prennent leur point d’arrimage et leur sens dans ce socle de sa propre ontologie. Ils ne sont écoutés que par ce vecteur et participent à une construction cohérente. Mes tableaux ne sont pas des illustrations, ils sont l’expression d’une construction toute personnelle et s’emboîtent dans cette logique dont je ne saisis évidemment pas bien tous les contours : cela me dépasse un peu, sort du cadre, flotte… et se raccroche malgré tout… La plupart des penseurs s’appuient sur le monde onirique. La pensée est projective. L’utopie est symptomatique, elle n’a pas eu lieu et pourtant a sa cohérence. J’essaie de retracer cette réalité très personnelle.

Peut-on dire que les mondes que tu crées sur tes toiles sont une espèce de métamorphose, de basculement du réel ordinaire dont le caractère épars n’est pas vraiment appréhendable et que tu le traduis en monde plus cohérent, en une vision plus rassemblée et signifiante (d’où d’ailleurs cette impression de narration de tes toiles)?
Je commence en effet par analyser les choses, interroger le monde et puis, brutalement je cherche le paradoxe et me demande pourquoi l’inverse de ce qui est proposé n’est pas. Est-ce que cette inversion serait viable ? Tu as tout à fait raison d’évoquer cette idée de basculement possible. Il faut bousculer l’évidence, aller chercher le contrepoint, pour que la réalité puisse peut-être émerger, ce qui est peut alors véritablement apparaître. Je pars dans l’autre sens et crée des formes toutes personnelles. Par exemple, l’homme a des pieds pour marcher mais il pourrait aussi marcher avec les mains… Pourquoi pas ? Et émerge un homme qui, à la place des pieds a des mains, à la place des bras des ailes, et cætera…

Une forme d’univers à rebours…
Voilà. Ce sont ces possibilités que j’explore depuis très longtemps… Et que l’humanité explore depuis plus longtemps encore ! Ma quête n’est pas révolutionnaire, elle s’inscrit modestement dans le prolongement de l’histoire des interrogations humaines, du déchiffrage du monde, des tentatives de son saisissement… La convergence des mythes leur donne une force de quasi-réalité comme celle du cataclysme, cette frayeur que l’on trouve dans tous les mythes, toutes les religions du monde. Mais on peut intégrer ces « réalités » ancestrales et universelles dans le champ du monde actuel : cela fonctionne toujours.

Tes toiles sont donc de petits univers qui ont leur autonomie et sont raccordés à cette intemporalité et universalité bien qu’ils soient très personnels et rattachés au monde actuel. Ils ont leur viabilité interne et leur cohérence et pourtant ont leur prolongation dans le champ extérieur spatial ou temporel…
Oui. Le sujet en apparence diffère d’une peinture à l’autre mais en fait le concept est le même : je ne suis pas focalisé sur une forme particulière, il n’y a pas de symbolisme systématique. Je n’ai pas codifié les formes, je leur laisse une liberté d’exister, de se transformer…De même pour la couleur : la palette que j’utilise est vaste dans les nuances, les combinaisons mais si l’on regarde attentivement il y a pourtant des récurrences.

Chaque tableau a en effet sa couleur qui est peut-être à mettre sur le même plan que la cohérence interne du fonctionnement de chaque toile…
Dans le passé, j’avais opté pour une palette plus uniforme : l’ocre, couleur terrienne qui m’intéressait symboliquement, couleur des origines que j’appliquais par couches successives… Mais j’ai bien vite eu le sentiment d’entrer dans une sorte d’impasse, j’ai eu besoin de sortir de cette monochromie, besoin de restructurer mes mondes d’une autre manière, besoin d’explorer d’autres alternatives…

En effet, tu n’hésites pas à utiliser dans certaines toiles des couleurs intenses…
Oui, mes surfaces peuvent devenir très brillantes : la peinture est jetée sur la surface et je peins d’ailleurs essentiellement à plat. Je recouvre la toile et son premier dessin d’une peinture très liquide puis, par grattage, je fais réapparaître le dessin premier, le dessin presque oublié : je couvre, je recouvre et je découvre. C’est une succession de couches qui a un caractère cyclique puisque souvent la couleur finale du tableau est proche de celle de la première couche.

C’est donc presque un travail d’archéolo-gue, archéologie micro-temporelle de la création… Le plaisir de la découverte du trésor caché…
C’est un peu ça et cela correspond d’ailleurs à ma démarche sur le sujet lui-même de l’œuvre. C’est la raison pour laquelle on a la sensation d’une polychromie. Un fond bleu, n’est pas un fond de surface, son élaboration se fait en prenant compte de la dimension temporelle de la réalisation de l’œuvre : ce sont des bleus différents qui sont superposés avec une distribution très aléatoire.

Les titres sont très importants également et participent à cette notion d’épaisseur : en quelque sorte, on pourrait dire qu’ils en rajoutent une couche…
Oui, ils participent à ce que tu appelles l’aspect narratif de mes toiles mais ce n’est pas une histoire racontée, c’est plutôt un rébus, un proverbe et chacun en fait l’interprétation qu’il veut. Il n’y a pas de réelle orientation de « lecture ». C’est plus proche de l’énigme, du surgissement d’une interrogation, d’une perplexité peut-être…

Dans ce dilemme titre/image, lequel s’avance en premier ? L’image te suggère le titre ou c’est le titre - l’interrogation - qui fait émerger la représentation plastique ?
Tout vient au fur et à mesure, c’est un tressage de l’un et l’autre… Il y a effectivement une idée de départ mais comme cette idée se couvre et se découvre, elle subit forcément des altérations, des bifurcations de la voie première… Faire un tableau, ce n’est pas l’histoire d’une semaine parce que, ne serait-ce que matériellement, une couche demande 4 à 5 jours de séchage avant que je puisse de nouveau intervenir. Pendant ce temps l’idée du début avance, devient une histoire qui se construit petit à petit. Du coup, le titre suit ces épisodes, ces différents stades de création et change puisque sa signification doit être en raccord constant avec l’avancement de l’image.

Il a en quelque sorte une fonction régulatrice, c’est le baromètre des stades de transformation ?
Oui, il est le pendant indispensable. Sans l’un, l’autre n’existe pas. Images et mots s’emboîtent, c’est le principe de la métaphore, c’est, à plus grande échelle, le principe du mythe. Ma peinture se situe à cette jonction.

Propos recueillis par Flore Marie

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