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ITAGAKI /// ANALYSE
Itagaki est un jeune artiste japonais qui vit à Paris depuis 4 ans.
Ses premiers dessins, dont l’impétuosité du coup de crayon est remarquable,
sont principalement inspirés par l’environnement urbain : des bribes de nos cités d’ici ou d’ailleurs, de ce Japon notamment, de Tokyo en particulier. Il est en réalité difficile de distinguer la provenance de ces zooms sur la cité moderne : une poussette, une moto, un réverbère, autant d’éléments similaires ici ou là-bas dans le magma de la mondialisation et son principe de reproduction, de propagation…
C’est aussi à nos uniformes d’hommes des cités qu’Itagaki s’est attaché : apparaissent alors les marques du streetwear ou des matières comme le jean, le treillis militaire mais encore des chaussures et des besaces de citadin, fourre-tout sur lesquels peut figurer la paradoxale mention d’ « EMPTY ». Toute une série d’huiles sont ainsi consacrées à la représentation de corps tronqués dont le sujet principal, la focale, n’est autre que cette matière qui vieillit si bien dans les altérations de nos pérégrinations citadines : le denim. L’homme moderne porterait-il ainsi une partie de sa trace, de son identité dans la toile qui lui tient au corps ou sa singularité serait-elle anéantie ?
On le comprend, le travail d’Itagaki s’intéresse plus spécifiquement aux prolongations de l’humain qu’à l’homme frontalement perçu. A mi-chemin d’une distinction générique, presque des natures mortes, ce sont des portraits détournés qui représentent l’accessoire pour mieux révéler l’individu avec le dérapage possible de sa standardisation, de sa perte d’identité comme l’objet lui-même qui n’a plus de véritable origine sinon son label.
En 2005, l’artiste, lui-même expatrié, fut sans doute pris de vertige dans l’orbite de son travail sur la dissolution identitaire du monde actuel et a voulu exprimer tout au contraire une essence propre, une singularité qui le rattacherait à son pays, à son intimité. Ainsi, ses dernières œuvres se rassemblent autour d’une thématique très différente - à l’opposé de cette matérialité de l’objet - puisqu’il s’agit dès lors de la représentation de cet animal fantasmatique qu’est le dragon.
Ce sujet présentait en soi de quoi séduire Itagaki puisque d’une part il s’agit de son signe zodiacal chinois (et le dragon peut alors être en partie perçu comme une forme d’autoportrait) mais qu’en plus il y a litige cette fois-ci (à l’opposé donc du principe de
standardisation) entre sa conception occidentale et sa conceptionorientale : s’il semble bien effrayant à l’Ouest (dans l’iconographie chrétienne, c’est une figure du démon et Saint Michel notamment sera celui qui le terrasse), il est une divinité positive et protectrice à l’Est. Entité oxymorique, il préserve les identités des figurations imaginaires toujours présentes sous l’écorce de nos similarités urbanistiques qui ne sont que camouflages.
Le thème du camouflage est d’ailleurs récurrent dans l’œuvre de l’artiste : l’étoffe est camouflage de peaux et cette permanence du vêtement militaire dans la mode citadine (qui n’est sans doute pas anodine) ne fait que renforcer ce souci de dissimulation que met en exergue Itagaki. Si vêtements, accessoires et objets de toute sorte s’uniformisent, il n’en demeure pas moins que nos imaginaires sont distincts et Itagaki, par la représentation du dragon, se fait l’héritier d’une longue tradition picturale asiatique.
Les premières figurations du dragon d’Itagaki sont noyées dans des compositions en volutes qui peuvent être assimilées à des tapisseries, indéfiniment reproductibles où l’animal imaginaire n’a pas véritablement de contours, pas d’unité, ses formes se mêlent et s’entremêlent sans qu’il soit vraiment possible de les décompter enchevêtrées dans le camaïeu d’une seule couleur. Puis la forme, contenue comme en gestation dans des compositions circulaires, s’individualise tout comme le tableau lui-même deviendra bi-chrome. Enfin, le dragon sort de sa coquille, éclate, ses lignes s’aiguisent en particulier dans ce diptyque de l’artiste, composition très largement inspirée du Guernica de Picasso et où se métissent donc cette éminente référence occidentale et la divinité asiatique. Diptyque mais aussi troncature du dragon, parallélisme de composition mais où, dans le premier panneau le dragon est une force chargée de puissance tandis que dans l’autre, il est victime de l’apocalypse, de la débâcle guerrière. Remarquons encore une chose dans cette très belle œuvre : elle opère elle-même comme un camouflage : ses teintes, ses formes reprennent également le motif du treillis militaire.
Ainsi, entre fracture et continuité, l’œuvre d’Itagaki se développe et nous met face à la question de nos identités à l’ère de la mondialisation, entre surface de nos apparences camouflages et profondeur de nos imaginaires identitaires.

Flore MARIE

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